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Aux rencontre d'Averroes (Mucem), le 29 octobre 2026, j'ai écouté un conteur attachant, émouvant. Dans cette leçon, Wajdi Mouawad apparaît comme un écrivain de l’exil, de la mémoire blessée et de la rencontre. Sa parole mêle confidence, récit et méditation poétique : l’enfance perdue, la langue retrouvée et les violences de l’Histoire deviennent les matériaux d’une recherche de sens. Le feu, le piano brisé et le « poisson-soi » composent un imaginaire où créer consiste moins à maîtriser qu’à accueillir l’inconnu.
Son écriture avance par reprises, contrastes et images saisissantes, entre lyrisme et rudesse. Ses affirmations radicales peuvent dérouter ; elles donnent à cette parole la force d’un manifeste plutôt que celle d’une démonstration. La singularité de ce portrait tient surtout à une exigence : préserver, face aux brutalités collectives, le prénom, le sourire et le récit de chacun. La poésie devient ainsi une manière de résister à l’effacement et de faire place à l’Autre.
L’écriture naît d’une part mystérieuse de soi, appelée « l’ombre en soi » ou « poisson-soi ». Elle ne se réduit ni à une technique ni à un savoir que l’on pourrait enseigner.
L’enfance, la guerre et l’exil nourrissent la création. Le narrateur transforme ses blessures, la perte de sa langue maternelle et les jugements dévalorisants reçus en une matière poétique.
Créer suppose d’accepter l’incertitude, l’échec et l’absence de maîtrise, plutôt que de vouloir tout expliquer ou contrôler.
La tragédie relie les êtres humains en donnant forme à leurs douleurs communes. Le texte oppose cette puissance collective au repli individualiste et identitaire.
L’Europe est présentée comme une promesse d’hospitalité, de pluralité et de chemins possibles, qu’elle trahit lorsqu’elle rejette les étrangers et leurs récits.
La poésie constitue une résistance à la brutalité de l’Histoire. L’attention à un prénom, à un sourire ou à une vie singulière peut préserver la mémoire, consoler et ouvrir une possibilité de réconciliation.
En bref: cette leçon inaugurale défend une écriture qui transforme les blessures en récits et rend possible la rencontre avec l’Autre, sans prétendre dissiper tout le mystère de la création.
Wajdi Mouawad est un auteur de l’exil, de la mémoire et de la tragédie. Né au Liban en 1968, il a grandi entre le Liban, la France et le Québec. Dramaturge, metteur en scène, comédien et romancier, il est notamment l’auteur d’Incendies, de Littoral, de Forêts et d’Anima. wajdimouawad
Ce que révèle le texte
- Une voix vulnérable et combative. Il raconte ses blessures et les humiliations de son enfance, sans présenter sa reconnaissance comme une revanche.
- Un imaginaire très puissant. La glace, le feu, le piano brisé et le « poisson-soi » donnent une forme sensible à des expériences difficiles à expliquer.
- Une conception mystérieuse de la création. Pour lui, écrire ne consiste pas à tout maîtriser, mais à accueillir une part inconnue de soi.
- Une responsabilité envers les autres. La poésie doit préserver les noms, les souvenirs et les vies que la violence collective menace d’effacer.
Un regard critique
Son écriture peut bouleverser par sa force, mais aussi dérouter par son abondance d’images et ses affirmations radicales. Dans ce texte, les rapprochements entre création et physique sont à lire comme une vision poétique, non comme une démonstration scientifique. De même, son refus d’« enseigner l’écriture » est une position artistique, pas une vérité incontestable.
En somme: Mouawad cherche moins à expliquer la douleur qu’à lui donner une voix, pour qu’elle puisse devenir rencontre plutôt qu’isolement.
L’ombre en soi qui écrit – Nouvelles Rencontres d'Averroès